Narration transmedia et pouvoir de l’émotion

Vous venez de refermer les pages du dernier Fred Vargas « L’Armée furieuse »qui vous a scotché pendant plusieurs jours. Fan de « Sur écoute » ou de « Breaking Bad » c’est à regret que vous avez fermé votre téléviseur après avoir suivi pendant plusieurs semaines les tribulations de vos héros favoris. Planté devant l’écran de votre cinéma,  vous êtes le dernier à quitter la salle après avoir vibré pendant 100 minutes aux aventures du héros de Drive. Ce livre, cette série, ce film ont un point commun entre eux : ils vous ont donné de l’émotion.
Une bonne histoire trouve son public quand elle lui fournit de l’émotion. Et cela les auteurs de contenus transmedia, nouveaux conteurs du XXIe siècle , le savent bien.

Selon Henry Jenkins « une narration transmedia est un processus où l’ensemble des éléments d’une fiction sont volontairement fragmentés en canaux médiatiques multiples afin de créer une expérience de divertissement unifiée et coordonnée. Idéalement chaque media délivre une contribution unique et utile au déploiement de l’histoire« .
Après quelques mois de veille sur les contenus transmedia ici et , j’en suis venu à m’interroger sur ce qui motive « un storyplayer » (je retiens ce mot  lu  dans un commentaire au billet  de Anne Laroque que je trouve très approprié) à circuler sur différentes plateformes de narration pour suivre une histoire dans ses divers développements. Je pense, d’après mon expérience, qu’une personne est prête à suivre une histoire sur différents médias parce qu’elle la trouve intéressante et lui procure des émotions. Elle peut avoir également un autre objectif comme celui d’accroitre ses connaissances sur un sujet, par exemple, en suivant un web-documentaire. Et si elle peut y trouver, là aussi de l’émotion, c’est encore mieux.
Source :  Ali Brohi

Il y a quelques mois, j’ai découvert la série produite par H.B.O « Game of Thrones » (en français » le Trône de Fer ») tirée de l’oeuvre de George R.R.Martin. Le point de départ de mon intérêt pour cette série a été une vidéo de 15 minutes (aujourd’hui indisponible – voir la bande-annonce). Impressionné par la qualité de ce que je voyais et pressentant la richesse narrative de l’histoire, j’ai commencé à suivre les épisodes. Plus tard, j’ai découvert qu’autour de cette œuvre gravitaient des communautés de fans, et leurs échanges dans les forums m’ont incité  à lire les livres. La saison une s’est achevée mais grâce à la lecture du roman j’entretiens l’émotion ressentie au visionnage de la série télévisée. Je peux, si je le souhaite, acquérir les jeux vidéo sortis autour de la série ou le jeu de plateau mais je n’en n’éprouve pas le besoin. Mais je comprends ceux qui le feront. On est en droit de penser  que « Game of thrones » n’est pas un chef -d’œuvre d’un point de vue littéraire mais on peut reconnaître au moins que c’est une bonne histoire.
Mais qu’est-ce qu’une bonne histoire ?  C’est à mon avis, celle qui vous procure de l’émotion et qui vous donne envie de consacrer de l’attention et du temps  pour vous intéresser à son contenu. Et si elle possède de surcroît, des qualités d’écriture d’un point de vue littéraire ou cinématographique ( s’il s’agit d’un film), c’est encore mieux.

D’où provient cette émotion qui nous pousse à nous intéresser à une histoire ? Pour comprendre cela il faut remonter à l’aube de l’humanité et regarder ce qui se produit à l’intérieur de notre cerveau.

Explication historique tout d’abord.  Remontons loin en arrière, dans la nuit des temps. A cette époque, comme l’explique  l’écrivain et producteur de séries Tim Kring (on lui doit la série Heroes) « nos ancêtres, autour d’un feu ont appris à étre un guerrier, ou un père ou un fils en se racontant des histoires. Raconter des histoires est profondément ancré dans la psyché humumaine comme un outil d’apprentissage et un outil de socialisation. »

Explication scientifique enfin. Les neurosciences offrent également une explication complémentaire de ce qui se passe dans notre cerveau quand nous partageons avec quelqu’un une histoire.
L’émotion explique Allan Enemark dans cet  article  favorise l’engagement de celui qui écoute l’histoire.  Selon des études,  les récits connectent fortement les auditeurs entre eux. Des observations au scanner ont ainsi montré que lorsque une personne raconte une histoire à une autre qui l’écoute avec attention, leurs cerveaux commencent à se synchroniser. En apprenant cela je m’interroge alors sur l’amplitude de cette synchronisation et sur ses effets dans le cadre d’une communauté de storyplayers qui se passionnent et interagissent autour d’un contenu transmedia. Une histoire peut ainsi constituer un moteur puissant de mobilisation autour d’une cause sociale ou humanitaire dans le cadre  d’un projet de transmedia activism.

Pour comprendre le pouvoir de l’émotion, prenons l’exemple d’Avatar. Il a fait un tabac au box-office. Son succès n’a pas uniquement résidé dans l’innovation technologique de la 3 D.  L’émotion procurée par l’histoire a joué un rôle éminent, ce qu’explique très bien le réalisateur et producteur James Cameron :
« I think its interesting you can have a film like Inconvenient Truth, which actually gives you a lot of facts but it’s not a particularly emotional film, it’s not emotional at all. Avatar is exactly the opposite it doesn’t give you the facts at all – it assumes you know the facts or you know the issues – it gives you an emotional context – it gives you a sense of – let’s say – a moral outrage when you see the tree destroyed and when you see the people gassed and displaced from their ancestoral home and so on, and out of that sense of outrage then you evolve to a sense of triumph and hope because good conquers evil at the end of the film. I think you put those two emotions together and it could be effective in galvanizing people to actually do something – in a way in having all the facts triggers a sense of denial.

Zones d’ombre

Une objection m’a été faite un jour par un élève. Il m’expliquait que si on distribuait sur différents médias  des compléments à l’histoire, cela laissait peu de place à son imagination. Il défendait à juste titre le droit de conserver des zones d’ombres de l’histoire, lieux où il pouvait justement laisser librement naviguer son  esprit, développer des scenarii sur l’ histoire ou rechercher des solutions aux énigmes inexpliquées.
Je me suis fait alors cette réflexion que l’émotion peut se nourrir justement des  zones d’ombres de l’histoire,  de ce que l’auteur laisse entrevoir de son univers sans le formuler explicitement. C’est la raison pour laquelle j’adhère à cette idée de ce qu’on appelle en anglais « Negative capability » en référence à une lettre de John Keats de 1817. L’écrivain y  explique qu’il s’agit de la capacité d’un homme à être dans l’incertain, le mystère, le doute sans chercher obstinément les faits et le raisonnement. Laisser planer le doute dans une histoire ou instaurer des zones de mystère fait travailler l’imagination du storyplayer et favorise cette émotion recherchée par le créateur de l’histoire.

Le créateur de contenu transmedia doit donc veiller à ce que les différentes plateformes de narration  fournissent au storyplayer sa dose d’émotion. Un sentiment, comme on vient de le voir qui repose aussi sur la nécessité de conserver sa part de mystère à l’histoire
Comme Alice dans le terrier du lapin (quelle émotion qu’une sensation de chute !)   le storyplayer doit au cours de sa descente dans l’histoire, se demander ce qui va se passer ensuite. Si le moteur de sa curiosité n’est plus alimenté par le carburant de l’émotion soyez certain qu’il vous abandonnera en cours de route.

En savoir plus :
Larroque, Anne – Le narrativium                                                     http://www.transmedialab.org/2009/11/16/le-narrativium-partie-1-le-propre-du-singe-conteur/                                                                                                                           consulté le 9/08/2014

Article mis à jour le 9/08/2014

 

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